Dans une époque où les luttes pour les droits des femmes sont au cœur des préoccupations, la réalisatrice et écrivaine burkinabè Chloé Aïcha Boro nous livre un regard puissant et percutant à travers sa fiction: « Les Invertueuses ». Sélectionné au FESPACO 2025, ce film questionne les normes sociales et l’autodétermination des femmes dans un contexte de radicalisation et de guerre. Dans cet entretien avec Infos Culture du Faso, la cinéaste se confie sur son parcours, ses défis et l’espoir qu’elle place dans l’avenir du cinéma burkinabè.

Infos Culture Du Faso (ICF): Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?
Chloé Aïcha Boro: Je suis Chloé Aïcha Barro, écrivaine et cinéaste burkinabè. Comme je l’ai dit à un de vos collègues d’un autre média, je suis surtout cette petite fille de Dédougou qui avait beaucoup de rêves dans la tête. Des rêves de cinéma, de littérature, de chansons aussi. Et je suis quelqu’un qui ne sait pas se contenter de rêver, dès qu’un rêve me traverse, je me lance à corps perdu pour le toucher du doigt. Je ne sais pas si c’est un sacerdoce ou une bénédiction, mais c’est ce qui résume ma vie.
ICF: Qu’est-ce qui vous a poussé à vous lancer dans le cinéma ?
Chloé Aïcha Boro : Le cinéma et moi, c’est une histoire assez intimiste depuis ma toute jeune enfance. J’ai grandi chez mon oncle El Hadj Ousmane Coulibaly, paix à son âme, à Dédougou. Et il y avait une télé, une chose rare dans la localité. Le soir, nous regardions notre seule source de distraction. Mais mon oncle nous envoyait à nos couchettes lorsqu’il y avait des scènes érotiques avec cette phrase mythique : « De toute façon, pour les blancs, il n’y a pas de jugement, c’est l’enfer direct ». Mes cousins et cousines maudissaient le blanc d’être aussi impudique, car c’est à cause de ça que nous n’arrivons pas à suivre la télé jusqu’au bout. Et moi, je disais : quand je serai grande, je voudrais faire des films. À l’époque, c’était juste pour récupérer le pouvoir de la télécommande car avec cette télécommande, mon oncle décidait de notre sort. Nous ne voyions jamais le début ou la fin des films.
Aujourd’hui, cela s’est transformé en une envie très forte de raconter des histoires, de raconter le monde. Et je suis vraiment contente que la vie m’ait donné cette possibilité même si c’est le fruit d’un travail acharné. Les portes ne se sont pas ouvertes comme ça. Ça m’a pris énormément d’années d’acharnement et de détermination pour que les portes s’ouvrent un petit peu et j’espère qu’elles vont continuer de s’ouvrir encore plus grandes et pour des aventures plus vertigineuses.
ICF: En tant qu’écrivaine et réalisatrice, comment gérez-vous ces deux casquettes dans votre carrière ?
Chloé Aïcha Boro : C’est une question intéressante puisqu’elle touche aux deux piliers de ma vie artistique et professionnelle. Roland Barthes disait : « Un manuscrit est un paquet de désir ». J’ajouterais qu’un film en gestation aussi. Quand on a la névrose, l’appétence et la boulimie qui sont les miennes de vouloir toujours accoucher d’histoires nouvelles, il est parfaitement nécessaire de pouvoir se renouveler sans se trahir. Avoir un pied dans ces deux disciplines permet de varier la forme sans fuir le fond qui est cet impératif de raconter le monde. Je trouve que ces deux disciplines sont finalement assez complémentaires et c’est très jouissif de pouvoir passer de l’un à l’autre. Écrire le monde à travers le cinéma permet de montrer des choses, de donner à entendre à travers des dialogues, une ambiance, une musique. Finalement, la littérature me paraît plus complète que le cinéma, car elle permet d’aller sans ambiguïté dans la tête de nos personnages.
La littérature permet d’offrir le personnage dans toute sa complexité. Avec les mots de la littérature, on navigue partout dans la psyché, peut-être un peu plus qu’avec le cinéma. Je suis vraiment contente de pouvoir passer de l’une à l’autre de ces deux disciplines. Même si je dois dire qu’à mon grand désespoir, je ne trouve plus assez de temps pour la littérature. Mais, modestement, le cinéma me fait vivre, difficilement, mais il me permet de faire face au quotidien. Je dois donc prioriser ce qui me permet de vivre. Mais je trouve que c’est une belle complémentarité dans une vie et dans une œuvre artistique de pouvoir allier la littérature et le cinéma. C’est une chance extraordinaire que j’aie.

ICF : Pouvez-vous nous parler de votre œuvre cinématographique « Les Invertueuses » et du message que vous souhaitez transmettre à travers ce film ?
Chloé Aïcha Boro : « Les Invertueuses » est un film sur la liberté, surtout la liberté des femmes. Dans « Les Invertueuses », on ne parle pas de patriarcat mais de matriarcat. C’est à la fois des femmes qui essaient de se libérer, de dire : « mon corps et ma vie m’appartiennent et j’en fais ce que je veux », et en même temps, il y a d’autres femmes qui essaient de les en empêcher. Le décor du film est celui d’un pays en guerre contre le terrorisme qui vient avec sa radicalité pour imposer des visions extrêmes de la société.
Le film se déroule dans une période charnière pour nous où l’ouverture sur le modernisme international vient questionner le rapport aux traditions. J’ai voulu questionner dans ce contexte où les lignes bougent, où et comment les femmes, quel que soit leur âge, placent le curseur dans l’appropriation des libertés. Mon personnage a 65 ans et ça ne l’empêche pas d’avoir des sentiments et du désir, et elle est belle et forte pour ça.
ICF : Quels ont été les plus grands défis que vous avez rencontrés lors de la réalisation de ce film ?
Chloé Aïcha Boro : Le plus grand défi a été la question du financement. « Les Invertueuses » est un film autoproduit, sans soutien financier national ou international. Faire un film avec peu de moyens est déjà compliqué mais sans aucun budget, c’est un véritable enfer. J’ai perdu le sommeil pendant des jours à cause de la pression. Pourtant, malgré ces difficultés, cela reste une belle aventure.
ICF : Que représente pour vous la sélection de votre film fiction « Les Invertueuses » au FESPACO 2025 ?
Chloé Aïcha Boro : Cela représente énormément pour moi car c’est ma toute première fiction. Être sélectionnée avec ce film est un immense honneur. C’est extraordinaire de se retrouver en compétition avec de grands noms du cinéma mais c’est aussi un défi colossal. J’arrive au FESPACO comme une guerrière, prête à relever ce défi et j’espère que le ciel m’accompagnera dans cette aventure.

ICF : Selon vous, quels sont les principaux défis du cinéma burkinabè aujourd’hui ?
Chloé Aïcha Boro : Le principal défi est l’industrialisation du cinéma. Il faut que le cinéma puisse faire vivre ses acteurs, ses réalisateurs et ses techniciens. Ensuite, il est essentiel de libérer le cinéma de certaines normes sociales restrictives. L’art et le cinéma en particulier, doivent être un espace de liberté et d’émancipation des esprits. Cela doit être défendu coûte que coûte.
ICF : En tant que femme dans l’industrie cinématographique, avez-vous rencontré des obstacles particuliers ?
Chloé Aïcha Boro : Le cinéma est un milieu dominé par les hommes partout dans le monde. Même si de nombreuses femmes commencent à se démarquer, il reste des défis à surmonter. Par exemple, l’Étalon d’or de la fiction au FESPACO n’a jamais été attribué à une femme. En plus de 50 ans de cinéma burkinabè, cela ne s’est jamais produit. Est-ce à dire que les femmes sont incapables ? Je ne le crois pas. Il est peut-être temps de rappeler à nos pères du cinéma que les femmes méritent aussi cette reconnaissance.
ICF : Après « Les Invertueuses », avez-vous d’autres projets en préparation ?
Chloé Aïcha Boro : Oui, je travaille sur un projet de fiction intitulé : « Démocrazie », qui est une adaptation libre du soulèvement populaire du 3 janvier 1966 en Haute-Volta.
ICF : Un dernier mot pour le public qui découvrira « Les Invertueuses » au FESPACO 2025 ?
Chloé Aïcha Boro : J’invite le public à venir nombreux, en particulier les femmes. « Les Invertueuses » parlent de liberté de pensée et d’autodétermination. C’est un film burkinabè, alors venez le soutenir. Et venez aussi rappeler à nos pères du cinéma que nous aimons le cinéma au Burkina et que nous aimerions que le trophée soit burkinabè et féminin cette année.
Bio-filmographie de la réalisatrice Chloé Aïcha Boro 👇👇👇👇
Interview réalisée par Parfait Fabrice SAWADOGO