“L’origine de la voix, c’est la respiration”, Bil Aka Kora sur son projet de formation « Trouve ta voix »

 “L’origine de la voix, c’est la respiration”, Bil Aka Kora sur son projet de formation « Trouve ta voix »

Véritable ambassadeur des rythmes traditionnelles kassena, Bil Aka Kora est auteur de plusieurs sorties discographiques qui lui ont valu d’être par deux fois lauréat du Kundé d’or (2002 et 2005). L’artiste n’hésite pas à mettre son expertise au service des autres. D’ailleurs sa toute dernière initiative est « Trouve ta voix », une série de formations sur la voix et la respiration. Dans un entretien qu’il nous a accordé, Bil revient sur le bien-fondé de cette formation dont la 1ère session s’est déroulée du 18 au 29 juillet dernier.

Infos Culture du Faso (ICF): Dites-nous qui est Bil Aka Kora pour nos lecteurs.
Bil Aka Kora (Bil): Je me nomme Bilgho Akaramata Kora. Je suis artiste, auteur-compositeur-interprète burkinabè, plus connu sous le nom de scène de Bil Aka Kora.

ICF: Vous avez eu une carrière bien fournie, pouvez-vous nous en dire un peu plus ?
Bil: Je tiens à préciser que quand je venais dans la musique, ce n’était pas forcément pour faire carrière ; c’était plus par passion. En effet, c’est en 1997 que j’ai eu le premier prix d’un concours qui s’appelait le Grand Prix National de la Chanson Moderne. Cela a été le déclic pour moi de vouloir mettre sur le marché du disc un album. Mais auparavant, je jouais depuis le lycée à Pô avec les Missile Band de Pô, j’ai par la suite joué avec le “remake” de l’orchestre de l’Université, celui après les Eugène Kunker et autres. J’ai également beaucoup joué dans des maquis mais surtout en improvisation. En un mot, je ne faisais pas de reprise. Mon premier album « Douatou » sorti en 1998 m’a permis de faire quelques tournées. Par la suite, j’ai pu constituer un groupe « Le Djongo système », avec des musiciens avec qui je travaillais déjà. Nous avons décidé de travailler ensemble depuis 1998. Depuis lors, j’ai sorti plusieurs autres albums, notamment « Ambolou » en 2002, « Dibayagui » en 2004, « Yaaba » en 2009, « Vessaba » en 2014 et « Fulu » en 2020.

ICF: Y-a-t-il eu des difficultés qui ont émaillé cette belle carrière que vous avez eu ?
Bil: La carrière d’un artiste, c’est à chaque instant, c’est l’émerveillement et se dire qu’on peut toujours apprendre. C’est vrai qu’il y a eu quelques coups durs notamment la chute de vente des albums dû à l’avènement du numérique; même la baisse totale des tournées internationales que j’avais à un moment donné avec l’arrivée au pouvoir des partis de droite entrainant également la coupure de centaines subventions au niveau de la culture… Mais moi, je me définis comme un musicien en ce sens que la carrière d’un musicien, ce n’est pas seulement de faire des albums. Donc très tôt, j’ai commencé à donner des formations pour les musiques de films. Aujourd’hui, j’enseigne à l’Institut Supérieur de l’Image et du Son/ Studio-Ecole (ISIS-SE). Je fais également la direction artistique. Dès le début de ma carrière, j’étais beaucoup passionné par tout ce qui est travail vocal et respiration, donc j’ai continué à me former là-dedans et ensuite faire bénéficier de cette expérience à d’autres qui s’y intéressent. Alors tout cela a contribué à faire que même quand il n’y avait pas d’albums ou quand il n’y a pas assez de tournées comme avant, il y a toujours des projets sur lesquels on travaille.

ICF: Justement cela permet de rebondir sur la formation que vous avez initié du 18 au 29 juillet dernier. De quoi s’agit-il exactement ?
Bil: Le projet s’intitule « Trouve ta voix ». Et comme je vous le disais, j’ai été toujours passionné du travail vocal; et par conséquent ce projet, c’est de savoir comment on respire parce-que l’origine de la voix, c’est la respiration. Il s’agit de travailler la technique de respiration, pas comme dans le yoga ou chez les sportifs. Il y a une façon de respirer spécifiquement pour le chant; travailler l’émission de la voix, comment émettre la voix parce-qu’avant qu’on invente le micro, les gens chantaient déjà. Donc, il s’agit d’apprendre à porter sa voix pour 100 ou 150 personnes, voir plus. On n’a pas tous le même corps, alors on doit apprendre à maîtriser ses zones phonatoires (où la voix, les voyelles et les syllabes résonnent).
Mais spécifiquement pour les musiciens, le travail est beaucoup plus axé sur les tonalités. En fait, il y a beaucoup de musiciens qui commencent et font carrière sans pour autant comprendre ce qui se passe derrière eux, c’est-à-dire les instrumentistes; donc on travaille également sur les différentes gammes, mineures et majeures mais aussi pentatoniques pour les artistes afin qu’ils arrivent à cerner ce qui se passe derrière eux lorsqu’ils chantent. Notre travail prend également en compte la rythmique, le tempo.

ICF: Quel est le type de public cible de cette formation ?
Bil: Il faut dire qu’il y a des débutants et aussi des professionnels qui ont déjà produit des albums mais qui veulent s’améliorer. Et là, c’est la première session qui vient de se dérouler du 18 au 29 juillet dernier ici même dans les locaux de Shamar Empire. L’idée, c’est d’avoir un travail continuel avec les apprenants. Tout ce qui est travail vocal, la part du travail individuel est très importante. Voilà pourquoi, il y aura la 2e session en septembre prochain où nous allons encore travailler sur d’autres aspects. Je suis d’ailleurs en collaboration avec des amis italiens, le groupe TANTAMDO, qui vont intervenir pour d’autres types de chants, d’émission de la voix. A cette session, on va pouvoir travailler sur une autre étape supplémentaire de la voix et sur d’autres types de gammes, pas forcément utilisées au Burkina Faso. A cela s’ajoutent également d’autres gammes propres à nos langues locales. Voilà en gros ce qui se passera à la 2e session.

ICF: Mais quelle a été votre source de motivation pour une telle initiative ?
Bil: J’ai tout simplement remarqué que la formation au niveau de la musique au Burkina Faso n’est pas forcément adaptée à notre culture. C’est vrai qu’on peut faire des conservatoires où les gens iront apprendre le solfège et bien d’autres, mais en réalité, on apprend plus avec quelqu’un de connu, plus motivé à partager surtout l’expérience. Par exemple, j’ai eu plusieurs types de chanteurs ici, mais le plus important, c’est de pouvoir s’adapter à chacun (par rapport à son corps, sa façon d’être…). C’est vraiment des moments de partage parce-que je travaille avec plusieurs ethnies. C’est vrai que c’est bien de travailler la voix mais après il y a l’aspect pratique où ils envoient des chansons où nous travaillons individuellement sur non seulement la mélodie, la structuration de la chanson, mais aussi sur la diction. Et à chaque fois, c’est différent; cela représente pour moi une belle expérience. Comme on le dit, qui enseigne apprend.

ICF: Est-ce qu’au-delà des musiciens, y-a-t-il d’autres participants ?
Bil: Dans le passé, il y a eu d’autres participants comme des journalistes, des animateurs radio-télé. J’ai même travaillé avec des hommes politiques qui ont eu besoin de revoir la technique liée à l’usage de la voix. Par exemple, durant les campagnes, certains usent leurs cordes vocales car ne sachant pas mieux les utiliser. Mais ma spécialité, c’est vraiment pour le chant.

ICF: De façon succincte, est-ce qu’il y a eu une structuration de tout le travail qui a été fait durant cette formation ?
Bil: Substantiellement, le cours a été structuré sur trois aspects. Il y a le travail fait sur la respiration. Il s’est agi d’expliquer les organes qui interviennent au niveau de la respiration, prendre conscience de l’air qu’on respire et comment l’utiliser. Ensuite, il y a eu l’aspect de l’émission de la voix. Commencer par émettre une voix (la voix hausseuse), travailler tous les syllabes (apprendre à placer chaque type de syllabe quand on chante pour ne pas se faire mal). Et enfin, il y a eu le travail avec les métronomes et les gammes.

ICF: Cette initiative démontre qu’il y a un véritable travail vocal à faire, alors que pensez-vous des artistes burkinabè et quels conseils pour eux ?
Bil: Moi, je dirais que c’est 98% de travail, 1% de chance et 1% de talent; juste dire que le talent seul ne suffit pas. Et même quand on est déjà professionnel et quand bien même on a déjà sorti un album, pour ne pas être condamné à faire la même chose, il faudrait travailler la voix et les gammes. Cela permet de varier ce que l’on propose aux mélomanes. Malheureusement, c’est un phénomène qui est fréquent dans notre univers musical. Pour ceux qui veulent faire de la musique un métier, il le faut vraiment. Comme j’aime à le dire et ce n’est pas péjoratif, « nous n’avons pas une culture de chant », foi de quoi nous devons sérieusement travailler.

ICF: Quel bilan faites-vous de cette 1ère session ?
Bil: Je dirais un bilan positif parce-que contrairement à ce que l’on pense, les jeunes qui arrivent actuellement sont tournés vers l’extérieur. Et pour relever le défi, beaucoup sont venus s’inscrire mais malheureusement je ne pouvais pas tous les retenir. Je n’ai retenu que dix selon des profiles bien précis et différents ; et cela pour donner une formation de qualité car la motivation première est loin d’être pécuniaire. Par exemple, on a eu le cas d’un malvoyant et j’ai dû m’adapter pour qu’il soit au même niveau de compréhension que les autres. Il y a également le cas d’un jeune nigérian avec qui il fallait s’adapter de sorte à le placer aussi au même niveau de compréhension car étant anglophone. Du reste, ce fut une belle expérience, et pour moi et pour les apprenants. Ce sont des exemples parmi tant d’autres. D’autres ont senti déjà une nette amélioration, mais c’est peut-être dans un an ou deux avec la pratique que beaucoup verront le changement.

ICF: C’est quoi l’actualité de Bil Aka Kora, musicalement parlant ?
Bil: J’ai pas mal de projets mais il faut dire que la plupart des projets que j’ai à l’étranger, c’est avec des structures ou des groupes de musiciens. Là, je travaille avec le groupe TANTAMDO et nous sommes sur un projet d’écriture sur une comédie musicale qui verra le jour fin 2022, début 2023. Aussi, je commence à enregistrer quelques chansons en français mais que moi-même je n’écris pas. C’est en effet, le caricaturiste Damien Glez qui a une très belle plume et quelques autres collègues qui en ont également, que je vais demander de m’écrire des textes que je vais ensuite mettre en musique. Ça sera des chansons sur des actualités bien précises sur des personnes de notre pays qui malgré la situation difficile qui prévaut, arrivent à redonner espoir et sourire à notre peuple. Il s’agit d’un maxi qui va les honorer sans toutefois faire du griotisme. C’est aussi ma participation car je chante rarement su l’actualité. Aussi le 7 octobre prochain, mon groupe « Le Djongo système » et moi jouons du côté de l’Institut français de Ouagadougou, mais aussi à Abidjan en novembre prochain.

ICF: Nous sommes à fin de notre entretien, quel est votre mot de fin ?
Bil: Je dirais simplement à tous mes jeunes frères qui aspirent à une carrière musicale, d’être humbles et beaucoup travailleurs. C’est de cette façon qu’on bâtit une carrière saine et durable. Du reste, je tiens à vous réitérer ma vive gratitude de vous être intéressés à mon actualité ainsi qu’à moi-même. Merci à toute la rédaction de Infos Culture du Faso.

 

Interview réalisée par Boukari OUÉDRAOGO

Parfait SAWADOGO

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