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Un Secrétariat Technique pour redynamiser l’Institut des Peuples Noirs (IPN)

En avril 1990, s’est tenue à Ouagadougou, l’Assemblée Constitutive de l’Institut des Peuples Noirs (IPN). Une rencontre qui a d’ailleurs regroupé plus de 300 participants venus de plus de 34 pays du monde noir, dont 18 pays officiellement représentés ont signé l’acte constitutif de l’IPN. Mais force est constater que depuis sa création, l’institut est resté dans un état d’inactivité totale qui a affecté l’essence même de son existence. Cependant, l’État burkinabè a procédé en août dernier à la mise en place d’un Secrétariat Technique pour tenter de le redynamiser. Pour en parler, nous avons été reçus par le tout nouveau Secrétaire Technique de l’IPN. Lisez plutôt.

Le Secrétaire Technique de l’IPN, Ousmane DJIGUEMDÉ lors de notre entretien

Infos Culture du Faso (ICF): Veuillez-vous présenter à nos lecteurs s’il vous plaît.

Ousmane DJIGUEMDÉ (OD): Je me nomme Ousmane DJIGUEMDE, précédemment conseiller technique du Ministre de la Culture, des Arts et du Tourisme, et nouveau Secrétaire Technique de l’IPN

ICF: L’état burkinabè vient de mettre en place un secrétariat technique pour la gestion de l’Institut des Peuples Noires dont, vous avez été porté à la tête. Pouvez-vous nous parler de l’historique de cet institut ?

OD: Parler de l’historique de cet institut n’est pas chose aisée parce qu’il faut en réalité partir de très loin.
De ce que les chercheurs découvrent de l’histoire de l’Humanité, l’on retiendra que les Peuples Noirs sont à l’origine de tout. Cependant, ce sont des peuples qui se sont gardés d’envahir et d’asservir les autres peuples. Il se trouve qu’à la suite des longues et avilissantes périodes d’esclavage arabe, qu’on ne mentionne plus parce que enfouie dans les tréfonds de l’histoire, l’Occident s’y est mis avec une barbarie indescriptible. C’est normal pour ces Occidentaux, puisque leur histoire est jonchée de plusieurs tragédies et de guerres très sanglantes. Par contre, ce que nous ne comprenons pas, c’est pourquoi ils ont changé le cours de l’histoire du monde pour s’en prendre aux Noirs, détruire notre progression technologique. Ça, la jeunesse doit le savoir !
Il y a donc eu un long processus de prise de conscience que l’on peut faire remonter à la création de la République Indépendante Dos Palmares (1595-1696) contre les esclavagistes portugais, en passant par la création de la 1ère République libre Haïti, qui a vaincu les Français par la guerre (1790-1803), avec Toussaint Louverture, en passant par l’émergence de la « Conscience Noire » dans les Amériques au début du 20ème siècle, à travers :
-le National Negro Business League, avec BT Washington,
-la NAACP ou association nationale pour le progrès des Noirs, avec WEB Du Bois,
-l’UNIT de Marcus Garvey,
-le grand combat de Jesse Jackson aux primaires démocrates en 1984.
En Afrique, ce combat a pris la forme d’organisations telles que :
-la création de la Société Africaine de Culture (SAC), pour assurer une « Présence Africaine » dans le monde, puis l’organisation du Congrès des Écrivains et Artistes Noirs en 1956 à Paris et 1959 à Rome, desquels sont nés les mouvements de la « Négritude » et « l’African Personality »
-La Conférence Panafricaine d’Accra en 1958,
;Le Congrès International des Africanistes en 1962 avec N’Krumah,
-La création de l’OUA en 1963, FESPACO en 1969, etc.
Il fallait donc parvenir à une synergie des initiatives de lutte, afin de rendre celle-ci plus féconde. Puis, il y a eu la visite historique du président Thomas Sankara à Harlem, où il a rencontré la communauté noire. Il y a eu des échanges avec des personnalités du monde noir, dont le Pr Cheik Anta Diop qui ont fini de le convaincre qu’il fallait créer un institut dans ce sens.
Ainsi donc a été mis en place un comité de réflexion, présidé par le Pr Prosper Kompaoré, qui était directeur du patrimoine culturel à l’époque. Le projet de création de l’institut a bénéficié de l’assistance technique de l’UNESCO et de l’appui financier du PNUD, de sa maturation jusqu’à sa formalisation en 1990.
À l’issue de ce processus, l’IPN a été créé le 10 avril 1990 à l’occasion d’une assemblée constitutive qui a réuni près de 300 participants venus de 34 pays d’Afrique et de la Diaspora. Malheureusement, après plus d’une décennie de vie l’IPN a été rangé aux oubliettes, alors qu’il avait justement été conçu comme outil fort pour l’émancipation des Noirs et l’affirmation de leur culture et de leur diversité.

ICF: L’IPN est-il une institution à caractère national ou international ?

OD: En réalité, l’IPN est une organisation internationale et il faut être très clair sur la question. Certains pensent effectivement que l’IPN est une direction du ministère en charge de la culture, il n’en est absolument rien. S’il a été pendant longtemps, c’est simplement par défaut de développement institutionnel, parce qu’il n’avait pas fini de se déployer dans toute son envergure internationale. On doit cela au contexte de l’époque et surtout au fait que la société civile n’avait pas pris toute la place qui lui revenait dans cette institution. Aujourd’hui, tout est différent et les problématiques noires intéressent très bien les Noirs et leur mobilisation ne se fait plus marchander.

ICF: Quelles sont les missions qui lui sont assignées ?

OD: Le Secrétariat Technique de l’Institut des Peuples Noirs « ST/IPN » a pour mission de coordonner et de suivre l’exécution des activités liées à l’Institut des Peuples Noirs (IPN). Le point de mire dans cette mission c’est de parvenir premièrement à la convocation du symposium international de recontextualisation de l’IPN, et deuxièmement à la convocation du Congrès des Peuples Noirs qui est l’instance suprême de l’IPN. Nous avons donc un mandat de 5 ans pour donner un IPN fort à l’ensemble des Peuples Noirs.

ICF: Qu’est que l’IPN était censé apporter au Peuples Noirs ?

OD: Dr Nébié Bétéo, un ancien de l’IPN, a dit : « le Noir est en-deçà de lui-même par rapport à sa propre compréhension de lui-même, de son monde et de son histoire ». Voici donc tout le programme de l’IPN brillamment résumé, c’est-à-dire inverser cette situation et faire en sorte que les Noirs du monde entier s’assument du point de vue politique, économique, scientifique, culturel et historique. C’est le lourd combat que le secrétariat technique doit organiser pour transmettre à la nouvelle administration internationale de l’IPN qui va se mettre en place après cette transition du ST-IPN.
Du reste, il est dit clairement dans la convention de l’IPN que « la Convention est l’acte officiel par lequel l’ensemble des Peuples Noirs du monde affirment leur commune volonté de forger l’instrument de leur solidarité, le creuset du ressourcement identitaire, pour une contribution libre, responsable et féconde à la civilisation mondiale du 3ème millénaire ». Elle s’impose donc comme la constitution des Peuples Noirs, de leur unité, tout comme peuvent l’être certains peuples, qui même dispersés dans le monde, gardent leur fibre identitaire (suivez mon regard).
Le combat de l’IPN est basé sur les principes de respect de la dignité humaine, d’égalité de droits des peuples, du droit des peuples à l’autodétermination (article 5 convention).

ICF: Depuis sa création, l’IPN semble resté inactif, qu’est-ce qui explique cela ?

OD: Non pas du tout ! Il faut saluer les efforts des devanciers comme Pr Prosper Kompaoré, Dr Nébié Bétéo, Jacques Prosper Bazié, Dr Éric Babou Benon, Jean De Dieu Vokouma, Kaboré Issa, qui se sont battus comme ils pouvaient pour assurer le rayonnement de l’IPN tant au niveau national et qu’international. Si aujourd’hui, nous pouvons encore en parler, c’est parce que ce travail-là a été fait.
Maintenant, l’inaction dont vous parlez peut être scindée en deux étapes. Une première qui date du retrait du PNUD dans le processus de financement de l’IPN et qui traduit la baisse du volume des activités et une seconde avec la disparition de l’IPN dans l’organigramme du ministère, jusqu’à sa réduction en une simple bibliothèque logée au sein d’une direction du ministère la Direction de la Protection et de la Promotion de la Diversité des Expressions Culturelles (DPPDEC).
Ce qui explique cette situation c’est essentiellement le contexte sociopolitique des années 90 et 2000, ainsi que l’absence de contribution des autres partenaires et des parties à la convention, après le retrait du PNUD. Le financement de l’IPN n’avait pas d’autre alternative et le Burkina Faso a été essoufflé. Mais aujourd’hui tout est différent et nous devons travailler à remobiliser tout le monde autour de cet outil, explorer les nouvelles sources de financement d’autant plus que la prise de conscience est déjà une réalité.

ICF: Vous êtes depuis le 23 septembre dernier, à la tête de ce secrétariat technique créé par l’état, que peut-il apporter comme innovation pour la bonne marche de l’IPN ?

OD: C’est pour moi l’occasion de remercier les autorités de ce pays qui ont placé leur confiance en moi pour conduire cet immense projet d’envergure internationale. Comme je viens de le dire précédemment, c’est de reconstruire un IPN fort pour affronter les problématiques actuelles du monde noir et participer pleinement et de façon autonome à la construction de la civilisation Universelle.

ICF: Quels sont les objectifs recherchés à travers ce nouveau secrétariat ?

OD: Le point de mire c’est le symposium international et le Congrès des Peuples Noirs qui est l’instance suprême de l’IPN. C’est là-bas que toutes les décisions seront prises et les nouveaux combats engagés et confiés à une nouvelle direction. En amont, il nous appartient de travailler à jeter des bases très solides pour l’avenir de l’IPN.

ICF: Comment ce secrétariat est-il Organisé ?

OD: Nous n’avons pas encore reçu le nouveau décret, mais si les propositions du Ministre SANGO sont celles qui ont été effectivement retenues par le Conseil des Ministres, ce secrétariat devrait être structuré en 3 départements :
Un département chargé de capitaliser les ressources (diverses ressources documentaires, scientifiques, culturelles, etc.) et réfléchir au renforcement des capacités institutionnelles de l’IPN à l’avenir, un autre chargé de prospective et de la mobilisation internationale et enfin un dernier qui va gérer la communication et de l’organisation des cadres de concertations comme le symposium et le congrès à venir.

ICF: Comment comptez-vous y prendre pour l’atteinte de vos missions ?

OD: C’est simple, il faut d’abord que nous nous appuyons sur l’ensemble des ainés qui ont fait la renommée de l’IPN. Nous comptons avoir un cadre de concertation permanent avec eux parce qu’on a l’habitude de dire que pour savoir où on va, il faut bien sûr savoir d’où on vient ! Est-ce que l’IPN peut savoir où il va si nous ne sommes pas à l’écoute de ces anciens ? Je dis non absolument.
Ensuite, il faut avoir des personnes vraiment convaincues de ce combat et sa noblesse, et surtout la chance que ce soit à nous de le mener. C’est très important ! Pour le reste, nous vous donnons rendez-vous sur le terrain pour apprécier les actes.

ICF: Votre mot de fin.

OD: Mon mot de fin c’est d’inviter tous les Burkinabè d’ici et de la diaspora à porter ce combat et à accompagner l’IPN. C’est une vraie chance pour le Burkina Faso d’avoir été à l’origine d’un tel instrument qui manquait à l’humanité toute entière. C’était une erreur de l’avoir enterré, mais aujourd’hui que le Gouvernement s’est engagé à lui donner une seconde vie, il nous faut nous y investir. C’est un outil très fort pour la communauté internationale, certes, mais c’est aussi un outil qui renforce notre légendaire diplomatie culture acquise avec le FESPACO et le SIAO.
Merci à vous et à vos lecteurs de nous avoir accordé cette chance de parler de l’IPN. Je vous invite à vous associer au groupe Facebook Institut des Peuples Noirs (IPN) la Renaissance ici :

https://www.facebook.com/groups/355856105221052/

Interview réalisée par Boukari OUÉDRAOGO

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